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SOS Bab-el-Oued : une luciole s’éteint au coeur d’Alger

vendredi 30 avril 2021, par Michel Berthélémy

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Article repris du quotidien algérien Liberté. Signé Karim Benamar, 28 avril 2021

Au cœur du quartier le plus populaire de la capitale, l’association SOS Bab El-Oued a fait rayonner la culture dans un environnement pas toujours favorable à l’éveil des consciences. Elle a ouvert des horizons a de générations de jeunes. Ce haut lieu de la culture a fermé rideau après l’arrestation de son président, Nacer Meghnine, le 16 avril dernier.

Place le “Lièvre”, au cœur de Bab El-Oued, quartier mythique et populaire, un jardin public sort de terre comme un petit miracle. Un poumon vert qui défie le temps au milieu de pâles bâtisses et de vieux immeubles de style haussmannien aux façades tristement décrépies. À une exception près : la mosquée El-Feth se dresse, imposante, avec un minaret bien entretenu face à l’entrée du jardin. Le contraste est saisissant, la vie tout autour aussi.

Un homme, la trentaine passée, à la barbe hirsute, propose à la vente kamis et chèches étalés à même le sol. En attendant des clients de passage, il psalmodie des versets coraniques devant cette “petite oasis”. Ramadhan 2021, le 25 avril. Deux écoles, des cycles primaire et moyen, tirent la place de sa léthargie au retentissement de la cloche indiquant la sortie des classes. Les cris et les rires des écoliers font un immense boucan quand ils se mêlent au bourdonnement qui s’élève d’une venelle adjacente occupée par une douzaine de petits commerçants de rue.

Une “d’lala”, comme il en existe dans tout Bab El-Oued. Un marché aux puces où vêtements, souliers d’occasion, ustensiles de cuisine, petits meubles et autres objets en tout genre sont proposés à petits prix. C’est dans ce décor, au cachet populaire par excellence, que l’association culturelle SOS Bab El-Oued a élu domicile depuis 21 ans, occupant le rez-de-chaussée d’un des immeubles entourant le jardin, à la petite rue Houcine-Fritas. Le 16 avril dernier, tout a basculé ici. Le président de cette association de proximité, Nacer Meghnine, se fait arrêter avec plusieurs membres, un vendredi de marches populaires. Cette tonitruante arrestation soulève alors un tollé sur les réseaux sociaux. L’association culturelle de proximité ferme ses portes.

Le choc

Incompréhension. Hakim, proche de la quarantaine, n’en revient toujours pas, plus d’une semaine après. “21 ans de cours donnés bénévolement aux enfants du quartier. On y faisait des maths et apprenait des langues étrangères. On y enseignait aussi de la musique classique et chaâbie à des jeunes. Deux décennies d’une riche activité socioculturelle au cœur d’un quartier populaire démuni et parfois livré à l’intégrisme l’intégrisme”, déplore le jeune homme, le cœur serré. Hakim marque un moment de silence, ensuite fait un constat tragique : “Il fallait que toute cette affaire éclate Youm el-3ilm, Journée du savoir !”, dit-il, lui qui habite à un jet de pierre du siège de l’association.

Les animateurs de SOS Bab El-Oued sont accusés par les autorités de former une “bande criminelle” et de mener des actions “subversives”. Dans le détail, le communiqué de la DGSN explique que les membres de cette association mèneraient des actions “subversives” avec du matériel technologique moderne grâce “au financement d’une représentation diplomatique à Alger d’un grand pays étranger”. La DGSN précise que ce financement a permis à l’association, sans la nommer, “de produire des films et des documents provocateurs”, en plus de “tracts appelant à la violence” lors des manifestations du Hirak. Une lourde accusation qui ne passe pas à Bab El Oued où chaque quartier raconte une histoire. “Bande criminelle, actions subversives !”, Hakim est resté abasourdi à la lecture du communiqué. Nacer Meghnine, il le connaît depuis plusieurs années. “C’est un homme sans histoire. Je le connais depuis plusieurs années. Il était mon voisin. C’est un homme bon et complètement engagé dans son travail associatif”, témoigne-t-il, sur un air de dépit. “On marche sur la tête. C’est foutu pour ce pays !”, lâche-t-il encore médusé, avant de s’éloigner et de disparaître dans l’étroite d’lala qui descend vers la célèbre place des Trois-Horloges. En plus d’éduquer les jeunes potaches et les aider à se construire, SOS Bab El-Oued participe également, à sa manière, à la vulgarisation de la culture citoyenne.

Akram Kharief, journaliste spécialisé des questions militaires, avait animé, avec l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, Abderrahmane Hadj Nacer, à un débat organisé au siège de cette association. Lui qui ne connaissait pas SOS Bab El-Oued, avoue avoir découvert, avec beaucoup de surprise, cet espace bouillonnant d’activités culturelles, où la parole est libre et la priorité va en direction des jeunes. “C’était avant la crise sanitaire, en 2019. Nous y avons débattu, avec Hadj Nacer et beaucoup de jeunes sur l’avenir du Hirak. J’ai été très agréablement surpris de découvrir une association qui met en avant des jeunes qui parlent librement de l’avenir du pays”, témoigne Akram Kharief.

“Nacer a payé pour son engagement dans le Hirak”

À l’entrée du jardin, deux barriques pleines d’eau vous y accueillent. Les fidèles s’en servent pour faire leurs ablutions avant de traverser la petite ruelle donnant sur la mosquée, à l’appel du muezzin. Regroupés au centre du jardin, Madjid, Lounès et leurs trois amis, tous à la retraite, palabrent sous un soleil printanier. Ils “tuent” paisiblement le temps. Au creux du jour, les heures sont longues et s’étirent indéfiniment en ce mois de Ramadhan. Le président de SOS Bab El-Oued n’est pas ici un étranger pour cette “bande” d’amis. Avant sa mise en détention provisoire, Nacer était un homme que les retraités croisaient presque au quotidien. À l’instar du jeune Hakim, ils décrivent un homme plutôt calme et aimable et surtout sans histoire. “Il prenait ici-même son café chaque matin”, affirme Madjid, en montrant du doigt un coin du jardin.

“C’est un homme sans problème et respectueux, connu de tout le quartier. Les enfants et les jeunes qui fréquentaient cet espace culturel avaient plutôt l’air d’apprécier les activités de l’association”, ajoute ce retraité d’une ancienne grande entreprise publique de textile. Son ami Lounès approuve mais ne cache pas son désarroi devant cette affaire “intrigante”, à ses yeux. Il s’interroge sur les réelles raisons à l’origine des déboires de l’association projetée brutalement sous les feux de la rampe.

Lounès peine à trouver un début de réponse. “Cette association fait un travail remarquable. Pourquoi les embarquer comme des criminels ?”, peste-t-il. Au bout d’un moment, l’échange entre nos retraités vire au débat sur le Hirak. L’un d’eux, incrédule, semble ne pas croire aux raisons invoquées par les services de sécurité. “Tout ce qui est raconté, moi je vous le dis, ne tient pas la route. Tout le monde sait ici que c’est lié à l’implication de Nacer dans le Hirak”, martèle-t-il. Un avis que s’empresse de partage un de ses amis qui abonde dans le même sens : “C’est tout à fait vrai. Les animateurs de cette association payent pour leur engagement dans le mouvement du 22 février.”

Au milieu du jardin, alors que le temps s’égrène, la discussion entre les retraités se corse parfois et devient vive, chacun y allant de sa propre interprétation. A ce moment, Madjid demande un point d’ordre et invite ses amis à raison garder. “Ya djmaât el khir (honorable assemblée), il faut être juste et rappeler quelques vérités. C’est une association culturelle. La loi est claire. Elle n’a rien à faire dans le Hirak. C’est une association à but non lucratif et est censée être apolitique. Or, Nacer a pris part aux marches hebdomadaires en arborant une pancarte sur laquelle était écrit SOS Bab El-Oued”, rappelle-t-il, précisant, au passage, qu’il n’est pas hostile au mouvement populaire, étant de surcroît lui-même un hirakiste de la première heure.

Les débats reprennent de plus bel. Le plus âgé de la bande d’amis, coiffé d’un béret, lunettes de soleil sur le nez et canne à la main, hausse la voix et interpelle Madjid sur un ton solennel. “Wech bih el Hirak ?” (qu’est-ce qu’il a le Hirak ?), interroge-t-il. Madjid tente une réponse. Peine perdue. Il sera stoppé net. «  Écoutez  », reprend l’homme à la canne, le Hirak c’est l’affaire de tous les Algériens. Qu’on soit président d’une association, chômeur, fonctionnaire ou cadre dans l’administration, c’est une révolution du peuple à laquelle tout le monde participe  », tranche-t-il.

Pour lui, l’arrestation des animateurs de SOS Bab El-Oued ne souffre aucune équivoque. “Nacer et ses copains ont fait le choix de s’engager dans le mouvement insurrectionnel du 22 février et c’est ce qui lui a valu la prison, comme tant d’autres citoyens d’ailleurs.”

L’ombre islamiste

Que serait-il bien arrivé à Nacer ? A-t-il payé pour ses choix dans le contexte que nous savons ? “Au-delà du Hirak, tout ce qui incite à l’éveil des consciences dans notre pays n’est pas le bienvenu. Nacer avait le choix entre la mosquée et l’activité culturelle. Il a payé pour son engagement culturel”, dit Lounès, dépité. Au cœur du plus vieux quartier de la capitale et le plus peuplé, l’activité culturelle de SOS Bab El-Oued n’a pas toujours bonne presse. Elle n’est pas toujours appréciée, ni défendue ou soutenue.

Cette petite niche de résistance, comme l’a qualifiée un internaute, n’est pas toujours vue d’un bon œil dans un quartier populaire où l’extrémisme a végété durant les longues années du terrorisme. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de croiser des personnes franchement hostiles à l’enseignement de la musique et des langues étrangères. Les plus extrémistes vivent d’ailleurs la mixité dans cette association comme une suprême offense, presque un sacrilège. “Nous sommes un pays musulman qui a ses traditions et ses repères. Cette association ne nous honore pas en tant que musulmans. Au lieu de créer des écoles coraniques, les parents livrent leurs enfants à toutes formes de déviances occidentales”, affirme, sur un ton moralisateur, un jeune commerçant du quartier. “Ce n’est pas avec des instruments de musique qu’on parviendra à éduquer nos enfants”, estime-t-il. Trentenaire à peine, vêtu d’un kamis marron, il dissimule à peine sa joie après la fermeture de cette association. Manifestement, à Bab El-Oued, l’association ne laisse pas que des orphelins de la culture !

Cependant, la fermeture de ce haut lieu de la culture qui a poussé à l’ombre d’une régression inféconde est une porte qui se ferme aux jeunes en quête perpétuelle de lumière…
 
Reportage réalisé par : KARIM BENAMAR

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